Présentation

La galerie lilia ben salah est heureuse de présenter Poussières d’exil, une exposition personnelle de Mohamed Lekleti, sous le commissariat d’Eric Mangion, du 19 mars au 25 avril 2026.

 

Le travail de Mohamed Lekleti impressionne par sa dextérité graphique, sa maîtrise sensible de la peinture, sa capacité à occuper l’espace ou par son usage de l’objet : oiseaux empaillés (en référence au Cantique des oiseaux de Farîd-ud-Dîn ‘Attâr), titres de propriété ancestraux du Maroc gravés dans le bois, perruques, masques africains ou tapis de prière. Son vocabulaire iconographique se développe et se diversifie petit à petit : mains, fils, nuages sombres, souffles, corps hybrides (notamment humains/animaux), corps jumeaux, corps en tension, corps en déséquilibre, dédoublements de visages, cibles, images de guerre floutées, machines circulaires, chiffres, formules mathématiques, enfants, jeux, mais aussi migrants ou hommes de pouvoir. Il évoque des sujets aussi cruciaux que la domination, le pouvoir et l’aveuglement de nos regards, dépeignant en psychanalyste notre dualité constante, notre flou, nos traumatismes et nos cauchemars collectifs. Tout semble apparaître dans un état de flottement, comme si l’ensemble de ses dessins tenait dans une sorte d’apesanteur, faite de fragilité et de précarité, dans laquelle ni hommes, ni femmes, ni animaux, ni objets ne touchent le sol. Pour Mohamed Lekleti, le monde céleste épouse le monde terrestre, l’éternel et le factuel se touchent, l’intemporel et l’instant, le passé et le présent ne font qu’un.

 

L’exposition à la galerie lilia ben salah, la première de manière monographique, démarre par un grand dessin mural sur le mur du fond (400 cm x 275 cm) puis se développe avec une douzaine de dessins, anciens et nouveaux, sans aucune thématique apparente. Néanmoins, presque tous évoquent les mécanismes de contrôle ou d’influence. Dans les œuvres exposées, l’exemple le plus frappant est Poussière d’exil, 2022. Sur fond d’une carte de la Méditerranée – datant certainement du XVIIe ou du XVIIIe siècle, issue du web, numérisée, imprimée puis marouflée – on y voit en effet un charmeur de serpents (au double visage lui aussi) jouer de la flûte devant trois micros. Les micros font également partie des motifs récurrents de l’artiste, métaphores du discours médiatique et de ses leurres. Les fils du micro sont reliés à un enfant qui se protège du son par un bouclier, tandis qu’au centre de la composition deux hommes siamois, assis sur une rose des vents aux quatre points cardinaux, se couvrent avec leurs coudes les yeux et les oreilles pour se couper du monde, de son bruit et de ses turpitudes. Un nuage tempétueux domine la scène tandis qu’un personnage recouvert d’une djellaba, sans visage, sans bras et à l’allure inquiétante (il fait penser à la mort qui rôde) hante l’espace. On devine ici la tentative de trois êtres d’échapper à l’emprise d’une domination bien funeste, une domination qui ne dit pas son nom et qui n’a pas de visage. Mais la présence forcément géopolitique de la Méditerranée (avec toutes les directions mentionnées : Nord / Sud / Est / Ouest) et le titre peut nous aider à supposer que les tensions apparentes dans le tableau sont celles que peuvent vivre les exilés, les déracinés, souvent contraints de se séparer de leur terre et de vivre de manière schizophrénique (dont les symptômes s’apparentent souvent à des « voix » que les malades entendent) entre deux cultures et deux langues.

De même, Emporte-moi vers la lumière, 2025, révèle un homme portant une couronne de pacotille en papier découpé comme celles qui accompagnent les galettes des rois, entouré d’un câble électrique relié à une tête de femme, personnage imaginaire, presque irréel. Elle évoque une figure mythologique, une entité symbolique qui guide, protège ou attire vers la lumière. L’homme tient un fil également relié à une machine sans fonction qui elle-même est manipulée par deux mains sans corps. Qui manipule qui dans cette image qui ressemble à une parabole ? Comme toujours chez Mohamed Lekleti tout n’est que rébus visuel. On interprète plus qu’on explique. Tel est le monde de ses rêves.

— Eric Mangion

Commissaire de l’exposition

Œuvres